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Anorexie ou besoin de contrôle ?

Quand j’étais ado, j’ai dû porter un corset. Et juste avant cela, j’ai été plâtrée sur tout le haut du corps pendant un mois. En un mois, mon corps a changé. Comme le plâtre était assez serré, je ne pouvais pas manger de trop, sinon je débordais dans mon plâtre. Le jour où on me l’a enlevé, j’ai découvert un nouveau corps. Un corps mince avec la taille très marquée… Sans me vanter (car je n’en fais aujourd’hui pas une fierté), ça faisait comme dans les magazines… Je me souviens encore du regard que j’ai eu sur moi devant le miroir. J’ai trouvé ça à la fois joli, mais j’y voyais aussi un côté « pratique » … « comme ça on me voit moins, rien ne dépasse, ça passe partout ». Je n’emploierai pas forcément les termes d’anorexie ou de troubles du comportement alimentaire, je n’aime pas enfermer les gens dans des cases, je parlerais plutôt de besoin de contrôle.

Je perds du poids pour garder le contrôle

Et l’engrenage a commencé. Trouvant le résultat à mon goût, j’ai voulu perdre encore un peu plus, et encore un peu plus… J’aimais pouvoir faire le tour de mes poignets avec mon pouce et mon petit doigt. Un ami pouvait même faire le tour de ma taille avec ses deux mains. Je ne suis pas allée au-dessous des 48 kg pour 1m67.

Mon « objectif » était de manger en 3 repas, l’équivalent d’un repas maximum. Quand je devais courir pour attraper le bus, il m’arrivait d’avoir des vertiges, parfois même de tomber dans les pommes en cours de sport. Cette sensation de faim que je ressentais me faisait me sentir forte intérieurement. Même si physiquement, je pouvais paraître fragile. J’arrivais à maîtriser ce que je mangeais, à maîtriser ma perte de poids, et surtout à connaître la limite à ne pas atteindre pour ne pas me faire hospitaliser. Je me pesais tous les jours, parfois deux fois par jour. Mon poids était devenu une obsession pour moi. 

Ce besoin de contrôler mon alimentation est arrivé à une phase de ma vie ou j’avais perdu confiance en moi. Déjà, je portais un appareil dentaire, des lunettes et un corset (pas vraiment le combo idéal pour rencontrer un garçon au lycée…) et en plus, j’étais dans une section arts appliqués qui me plaisait beaucoup, mais je ne savais pas dessiner. Mes profs voulaient me réorienter en section littéraire alors que moi, je voulais rester dans celle-ci. Je crois que mon besoin de contrôle est arrivé à ce moment là. Je donnais énormément de temps et d’énergie dans mes études, les résultats ne payaient pas. Pareil pour le sport. J’ai eu besoin d’avoir la sensation d’arriver à maîtriser certaines choses.

Je ne me vois pas comme les autres me voient

J’ai souvent entendu mes parents dirent à ma sœur de faire attention à son alimentation. De mon côté, je ne voulais surtout pas faire de vagues avec un surpoids. Mais je ne pensais pas non plus en faire avec un sous-poids. Et à cause de cela, nos relations étaient parfois conflictuelles. Je ne savais pas comment expliquer ce refus de nourriture et surtout, je ne supportais pas qu’on regarde ce qu’il y avait dans mon assiette. J’avais la sensation de très bien savoir ce que je faisais et il n’y avait aucun problème. Pas besoin d’en parler plus longuement à mon sens. Je me disais juste « foutez moi la paix, je contrôle la situation. Je suis en bonne santé ! » 

Je crois que ça a été très dur pour eux, je m’en excuse, car je ne sais pas pourquoi je me suis infligée ça, ni pourquoi je leur ai infligé ça. Pour me faire réagir, ma mère m’a souvent dit que je ne ressemblais plus à rien, et que j’allais finir stérile si ce n’était pas déjà le cas. Je crois que je me sentais tellement forte que je ne comprenais pas le réel sens de cela. En fait, je ne comprenais pas pourquoi les gens s’acharnaient à me parler de nourriture ou à me forcer à manger.

Je me rappelle que petite j’ai vu un film sur une danseuse anorexique. Ce film m’a tellement marqué, je trouvais l’actrice vraiment belle. Je n’ai pas réussi à retrouver la référence du film, mais je me souviens très bien de nombreuses scènes, notamment une où le médecin disait que les anorexiques étaient des personnes très intelligentes. Pour diverses raisons, j’ai toujours cru être quelqu’un qui manquait de culture générale et d’intelligence. Je me demande pourquoi ce film m’a tant marqué et si c’est pour cela que j’ai eu ces mauvais comportements alimentaires.

Je me stabilise

À 17 ans, j’ai rencontré mon premier petit ami et petit à petit, j’ai repris du poids. Au début, c’était surtout parce que je ne voulais pas que ça soit un problème dans sa famille. Donc je mangeais ce qu’on mettait dans mon assiette, ni plus ni moins. Puis au fur et à mesure, j’ai arrêté de contrôler, je mangeais normalement et je prenais plaisir à manger des choses parfois un peu sucrées ou grasses. Ensuite, il s’est instauré en moi une sorte de refus totale de ressentir à nouveau cette sensation de faim ou de vertige. Je faisais un poids correct pour ma taille (environ 57 kg) mais je me privais jamais de manger, c’était devenu impensable pour moi de sauter un repas. Comme si mon corps ne tiendrait pas le coup. Parfois, on pouvait me dire « fais attention, tu vas grossir » et ce genre de réflexions me faisait vriller complètement. Je préférais avoir 2 kg de trop et kiffer ce que je mangeais que 10 de moins et être dans le contrôle permanent….

Bref, j’ai appris à vivre comme ça, je mangeais équilibré, mais parfois pendant le week-end ou l’apéro, je me lâchais. En fait, ce n’était plus un problème pour moi. Ma relation à la nourriture était devenu « normale ». J’ai du mal à ce terme de normalité mais juste je n’y pensais plus. Mon poids était stabilisé, je ne me pesais même plus régulièrement. 

Je (re)chute

Puis cet été, un événement difficile m’a fait complètement repartir dans le contrôle. Au début, j’étais tellement mal que je ne ressentais pas la faim, je n’arrivais même plus à avaler quoi que ce soit. Même les compotes et les yaourts avaient du mal à passer. J’ai sauté des repas, parfois deux dans la journée. Mon estomac était tellement vide que j’avais l’impression d’avoir mauvaise haleine. Et quand la faim a commencé à revenir, mes vieux démons sont revenus et je ne me rassasiais pas. Cette perte de poids me faisait une fois de plus me sentir plus forte pour affronter la situation. Je suis redescendu à 50 kg. Je n’ai pas vraiment eu de sensations de vertige. Surtout cette sensation de mauvaise haleine et d’avoir l’impression que mon corps ne gardait pas grand chose de ce que je mangeais. Je précise que je ne me suis jamais fait vomir, ni à cette période, ni plus jeune. Je n’ai jamais compté les calories non plus, ma référence à moi, c’est plutôt une assiette. Les 3 repas devaient tenir dans une assiette, pas plus. 

J’avais mal aux fesses et au dos quand je m’asseyais, car cela appuyait sur les os. J’avais l’impression que si je mangeais normalement, j’allais devenir énorme, et surtout que les gens croiront que j’allais bien alors qu’au fond, non, je n’acceptais pas la situation et je n’allais pas bien. Je crois que j’ai réalisé que mon corps avait changé il n’y a que très peu de temps. Mes joues se sont creusées et je sens mes os quand je passe ma main dans mon dos. C’est très bizarre comme sentiment, mais cela me rassure. Au début, j’en voulais à cette situation, car je me disais que c’était à cause de cela que mon corps s’était métamorphosé. En allant me racheter des soutiens-gorge à ma taille au bout de 2 mois, j’ai pleuré dans la cabine, car je ne me reconnaissais pas.

J’ai repris un accompagnement avec une psychologue qui m’aide beaucoup. On ne repart pas dans le passé à essayer de toujours trouver les causes du problème dans l’enfance. Au contraire, on travaille sur le présent. On ne parle pas de poids, ni d’alimentation. Elle a compris que mon cerveau tournait en boucle constamment et elle m’aide à canaliser mes pensées. J’ai l’impression d’avoir fait du ménage dans mon cerveau et ça fait tellement de bien. Je n’ai pas trouvé de bouton off, mais je sais comment enclencher le bouton pause quelques instants et c’est agréable. 

« Accepte ce qui est, laisse aller ce qui était et aie confiance en ce qui sera. »

Bouddha

J’accepte

Aujourd’hui, je vais mieux. Je mange 3 repas par jour. Je n’ai pas repris de poids, mais je n’en perds plus. J’ai eu besoin de découvrir de nouveaux goût en mettant des épices ou en cuisinant différemment : lait de coco, huile de sésame ou de noix, crème de soja, citronnelle…, j’ai repris une alimentation correcte et saine. Je complète mon alimentation avec de la spiruline, des fruits secs et à coques, de l’huile de colza, de la levure de bière… Je me sens bien dans mon corps et je ne souhaite pas reprendre la totalité de mes kilos perdus. Je crois que grossir me fait encore un peu peur. Mais je ne veux plus faire de mal à mon corps. J’aime le sport et je souhaite pouvoir en profiter et être en forme. 

La différence entre aujourd’hui et quand j’avais 15 ans, c’est qu’aujourd’hui, j’arrive à en parler, je vois le processus qui se met en place dans ma tête quand je reprends le contrôle. Je suis consciente qu’il y a quelque chose qui peut sembler étrange dans ce comportement, mais j’ai beaucoup de mal à exprimer le pourquoi.
Pourquoi j’ai peur de prendre du poids ?
Au fond, je ne sais pas de quoi j’ai peur réellement. Je sais juste que je me sens mieux comme cela. Est ce que ce sont les magazines qui me font me sentir mieux comme cela, ou est ce juste moi, avec moi. Je ne sais pas.

Et la suite, je la vois comment ?

J’ai compris que l’alimentation sera peut-être une difficulté à différent moment de ma vie. Que même si les sensations sont différentes, le besoin de contrôle lui est l’élément récurrent de ce comportement. Je pense que ce refus de nourriture est toujours révélateur d’un autre problème, qui pour ma part a souvent été de l’ordre de la confiance en moi ou de la perte de repère. Focaliser sur mon poids ne m’aide pas à trouver confiance en moi, mais plutôt à l’étouffer. En revanche développer mes projets, me recentrer sur moi et reprendre confiance me permet de retrouver petit à petit une alimentation normale.

Pour aller plus loin :

I am Maris

To The Bone

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